L'Obsoco

L'observatoire société et consommation

Menu

3 SCÉNARIOS POUR UNE UTOPIE – PHILIPPE MOATI

Dans son livre « La société malade de l’hyperconsommation », Philippe Moati analyse le malaise qui affecte les sociétés occidentales comme le symptôme d’une crise de l’utopie de la modernité sur laquelle ces sociétés se sont construites et ont prospéré au moins depuis la Renaissance. Afin de redonner du sens dans une société de consommateurs, il importe de renouer avec un projet collectif fédérateur articulé à une nouvelle utopie. Trois d’entre elles ont émergé au cours des dernières années : la décroissance, le collaboratif/participatif, et le transhumanisme. Quel est leur potentiel d’adhésion auprès des populations européennes ? Pour le savoir, nous avons interrogé un échantillon représentatif de citoyens européens…

UTOPIES

Quelle société pour demain ? Une approche par les utopies

Nous vivons dans société en pleine mutation, qui voit les modes de vie et de consommation dominants remis en question. Cette remise en question prend racine dans trois tendances sociétales fortes : la prise de conscience des conséquences de plus en plus insoutenables, tant du point de vue environnemental qu’humain, de l’hyperconsommation ; la remise en cause des institutions et la volonté de prise de contrôle individuelle se traduisant par le développement de consommations collaboratives ; l’accélération du progrès technologique qui transforme les façons de vivre, d’interagir, et même la manière dont on appréhende notre propre corps. Si elles coexistent aujourd’hui, ces trois tendances n’en sont pas moins discordantes notamment lorsque, poussées à leur limites, elles définissent des utopies susceptibles de fournir un point d’horizon canalisant les dynamiques de transformation dans le futur.

Nous avons interrogé un échantillon représentatif d’habitants[1] de quatre pays européens (France, Italie, Allemagne, Espagne) afin de mesurer leur degré d’adhésion à trois grandes utopies : la décroissance, le collaboratif et le transhumanisme. Après avoir exposé de manière synthétique le contenu de ces trois utopies, en veillant à équilibrer pour chacun d’entre elles les points positifs et les contreparties négatives, nous avons demandé aux personnes interrogées de donner une note de 0 à 10 selon leur degré d’adéquation avec leurs propres aspirations, et de retenir celle qui se rapproche le plus de la société dans laquelle elles aimeraient vivre.

Voici trois scénarios qui décrivent trois états que la société pourrait atteindre dans 10 ou 20 ans :

Scénario A, la décroissance – Une société conviviale dans laquelle l’objectif de croissance économique a laissé place au temps libre et à la protection de l’environnement. On produit moins et on consomme moins. On fait plus par soi-même, réduit le gaspillage, recycle et achète auprès de petits producteurs de sa région. Les modes de vie s’adaptent à l’objectif de réduction de l’impact environnemental : moins de déplacements (l’usage de la voiture et de l’avion recule) et le rythme des innovations technologiques se réduit. On vit de manière plus sobre, moins connecté, moins vite et plus proche.

Scénario B, le collaboratif – Une société participative dans laquelle chacun est invité à s’impliquer, à prendre la parole, à participer. Le modèle de la grande entreprise et du salariat cède la place à des travailleurs indépendants, autonomes mais responsables d’eux-mêmes, qui louent leurs services et collaborent par l’intermédiaire de plateforme Internet. La consommation collaborative et le partage deviennent les modes de consommation dominant. La démocratie participative (chacun prend part à la décision) prend le pas sur la démocratie représentative (le gouvernement par des élus).

Scénario C, le transhumanisme – Une société qui vit une accélération du progrès technique. De nouvelles formes de production et d’alimentation se développent qui permettent de trouver des solutions aux problèmes environnementaux. La croissance économique, tirée par l’innovation, favorise l’élévation du pouvoir d’achat ainsi que la domination des valeurs consuméristes et de compétition. Le croisement des biotechnologies, des nanotechnologies et de l’intelligence artificielle font émerger des dispositifs permettant d’allonger sensiblement la durée de la vie en bonne santé par l’absorption de substances chimiques, la pose de prothèses et la greffe de composantes électroniques dans le corps humain.

L’utopie de la décroissance légèrement privilégiée…

Sur l’ensemble des quatre pays, 47% des répondants privilégient l’utopie de la décroissance, devant le collaboratif (36%) et le transhumanisme (17%). Si ce-dernier reste en retrait dans chacun des pays, on constate que les Espagnols sont plus nombreux à se tourner vers la collaboratif que la décroissance (respectivement 43% et 41%). Au contraire, une majorité de Français (51%) et d’Allemands (50%) plébiscitent la décroissance, laissant le collaboratif de côté (33% en France et 31% en Allemagne).

 

UTOPIE GRAPH 1

 

 

tupie graph 2

 

… Mais sans réellement susciter l’intérêt

Toutefois, le choix de l’utopie de la décroissance ne s’accompagne pas d’une franche adhésion : les Européens n’évaluent en moyenne qu’à 6,9 sur 10 leur intérêt pour ce type de société, celui des Italiens étant légèrement plus forts (7,3 sur 10 en moyenne). L’utopie du collaboratif suscite, elle, un intérêt légèrement plus faible (6,3 sur 10 en moyenne) notamment en Allemagne (5,5 sur 10 en moyenne). L’utopie du transhumanisme reste en retrait avec une moyenne de 5,5 sur 10, les Italiens et Espagnols y étant à peine plus sensibles (respectivement 6,2 et 6,1 sur 10 en moyenne).

utopie graph 3

Il est également à noter que la dispersion des notes est plus élevée dans le cas du transhumanisme (écart-type de 2,7), traduisant une relative division des Européens vis-à-vis de cette utopie. Au contraire, la société collaborative et, dans une moindre mesure, l’utopie de la décroissance apparaissent comme plus consensuelles, avec des écart-types respectifs de 2,1 et 2,3. 

La relative divergence du niveau d’intérêt pour ces trois utopies s’explique plus par la nationalité des répondants que par leur âge : l’écart entre la moyenne la plus faible et la plus forte selon l’âge n’est que de 0,2 pour la décroissance, 0,5 pour le collaboratif et 1,1 pour le transhumanisme, contre respectivement 0,6, 1,1 et 1,3 selon les pays. On peut donc faire l’hypothèse que l’attitude quant à ces trois scénarios de société est plus influencée par des aspects culturels que strictement sociodémographiques. Il est néanmoins intéressant de constater que les plus jeunes ont le plus tendance à considérer ces utopies comme en adéquation avec leurs propres aspirations.

Finalement, si la décroissance apparait comme l’utopie préférée par les Européens interrogées, aucune des trois aborder ne semble susciter un réel intérêt et représenter un projet d’avenir aspirationnel disposant d’une forte capacité d’entraînement. Dommage, car il ne semble pas y avoir d’autres utopies significatives en rayon… C’est peut-être dans notre capacité à collective à imaginer un modèle de développement qui combine les aspects positifs de chacune de ces utopies et limitant leurs contreparties négatives que l’on parviendra à réunir les populations des sociétés occidentales autour d’un projet d’avenir désirable et porteur de sens.

 

[1] L’enquête a été conduite sur la base d’un échantillon de 2000 personnes, équitablement réparties dans quatre pays européens (France, Italie, Allemagne, Espagne), représentatif de la population âgée de 18 à 70 ans de ces pays. Le sondage a été effectué en ligne sur le panel de Respondi selon la méthode des quotas du 11 au 24 mai 2016.

Philippe Moati, co-fondateur de l’ObSoCo